(BFM Bourse) - Les investisseurs sud-coréens ont essuyé de fortes pertes après avoir placé leurs avoirs sur des produits à effet de levier exposés aux valeurs technologiques phares du pays. Ces nombreux excès ont aussi conduit la Corée du Sud à serrer la vis dans le but de réduire la volatilité de son marché financier.
En 2026, la Bourse de Séoul s'est révélée aux yeux des investisseurs comme la place financière la plus étroitement liée à l'essor de l'intelligence artificielle.
Au premier semestre, son indice phare, le Kospi gagnait 100%, atomisant le CAC 40 (+3,1%) sur la période. La place de Séoul a été tirée par les performances de ses groupes exposés à la thématique de l'intelligence artificielle. Samsung Electronics, le deuxième plus gros fondeur de semi-conducteurs au monde derrière le mastodonte taïwanais TSMC, et SK Hynix, spécialisé dans les puces mémoire, représentent à eux deux 57% de la capitalisation boursière totale de la place de Séoul.
"ETF à effet de levier"
Ces deux titres ont vu leurs cours s'envoler en raison de l'appétit du marché pour la thématique de l'intelligence artificielle (IA), Samsung prenant 179% et SK Hynix 307% sur la première partie de l'année. Ces copieux gains boursiers n'ont pas manqué d'alimenter l'appétit des investisseurs particuliers sud-coréens, souhaitant eux aussi embarquer dans le train à grande vitesse de l'IA.
Cette euphorie autour de cette thématique a aussi donné des idées aux gestionnaires de fonds, dont certains ont lancé fin mai des produits d'investissement à effet de levier, appelés "leveraged ETF" ou "ETF à effet de levier".
Ces fonds indiciels amplifient les mouvements de marché en ayant recours à l'endettement pour se positionner sur des produits dérivés comme des options ou des contrats à terme.
Un ETF à effet de levier "est donc un fonds négocié en bourse qui détient de la dette et des capitaux propres. Il se sert de la dette pour amplifier les gains potentiels des actionnaires", résume IG Markets.
Motivés par cet appât du gain facile, de nombreux investisseurs particuliers sud-coréens se sont rués sur ces fonds négociés en Bourse, achetant pour un montant net de 14.000 milliards de wons (9,4 milliards de dollars), contre environ 2.000 milliards de wons pour les investisseurs étrangers, selon des chiffres de KB Financial Group cités par CNBC.
"L'essor de l'IA en Corée commençait à ressembler moins à un marché boursier qu'à un casino où la roulette s'était arrêtée si souvent sur le même numéro que les investisseurs avaient cessé de se demander si la bille pourrait un jour s'arrêter ailleurs", dénonçait d'ailleurs Stephen Innes de Spi AM.
Un violent retour de bâton
Ces produits qui se présentent comme très lucratifs sur le papier avec la hausse de ces cadors de la Bourse de Séoul, peuvent aussi se retourner contre leurs détenteurs en cas de baisse de l'action qui sert de sous-jacent.
Or, ces dernières semaines ont en effet été marquées par une importante volatilité sur les semi-conducteurs, avec des prises de bénéfices sur des valorisations tendues.
Mardi 28 juillet, les champions des puces mémoire Samsung Electronics et SK hynix, poids lourds de la cote, ont abandonné jusqu'à 14% en séance.
Ce coup de tonnerre boursier tire son origine de craintes des investisseurs sur une percée technologique décisive de la Chine dans l'industrie des puces informatiques nécessaires à l'intelligence artificielle (IA). L'annonce a fait l'effet d'une bombe dans un environnement déjà fébrile sur les perspectives de rentabilité de l'IA.
Par capillarité, le Kospi, son indice phare, a plongé de 10,8%, puis de près de 6% le lendemain, portant sa chute à près de 40% depuis ses sommets de juin.
Quelques semaines auparavant, SK Hynix avait déjà plongé de 15,4%, accusant la plus forte baisse de son histoire selon Bloomberg.
Le Kospi est balayé par une importante volatilité. L'indice phare a enregistré plus de 20 variations supérieures à 5%, ce qui est totalement inhabituel pour un indice censé offrir une diversification à l'investisseur avec donc des variations contenues. Rien que sur le mois de juillet, le Kospi a enregistré neuf séances avec des variations supérieures à 5%.
Et pour ces investisseurs particuliers, le retour de bâton a été particulièrement violent.
CNBC a parcouru plusieurs forums sud-coréens consacrés au trading et a rapporté ce témoignage d'un investisseur qui a perdu des plumes après la chute record enregistrée en une seule journée par SK Hynix mi-juillet.
"Je veux revenir à la situation d’avant que je commence à investir en Bourse. Rendez-moi mon argent", a par exemple écrit un investisseur.
D'autres investisseurs ont aussi perdu gros dans ce violent retournement de marché, quand bien même, sans avoir mis le moindre won dans ces produits à effet de levier.
C'est le cas de Kim Jin-young, un investisseur particulier de 37 ans, qui a connu un retournement de fortune dont le Financial Times s'est fait l'écho. Il a investi environ 100 millions de wons dans Samsung Electronics et SK Hynix en février et a vu ses plus-values latentes fondre comme neige au soleil, passant de 60 millions de wons le mois dernier à 20 millions de wons.
"Je regrette de ne pas avoir vendu plus tôt", a-t-il déclaré. "C’est douloureux, car j’ai l’impression d’avoir perdu de l’argent que j’avais déjà gagné", a-t-il déclaré au Financial Times.
Kim Jin-young n'est pas abattu pour autant. "Je vais conserver mes actions jusqu’à la fin de l’année, car je m’attends à ce qu’elles se redressent. Même dans ce cas, elles généreront toujours un meilleur rendement que si je laissais mon argent à la banque", espère-t-il.
Des règles plus strictes
Malgré l'optimisme de ce courageux trader amateur, ces produits à effet de levier ont été l'étincelle qui a attisé l'hyper dépendance du Kospi à ses deux poids lourds. Ces nombreux excès ont aussi conduit la Corée du Sud à serrer la vis dans le but de réduire la volatilité de son marché financier. Le sujet est pris très au sérieux, jusqu’aux plus hautes sphères de l'état sud-coréen.
Le président sud-coréen Lee Jae Myung a exigé mardi 21 juillet que des actions soient entreprises dans les plus brefs délais pour réguler ces ETF, rapporte l'agence de presse Yonhap.
Yonhap indique aussi que Lee Jae Myung a dit avoir constaté des doutes sur l'efficacité des mesures présentées un peu plus tôt par la Commission des services financiers (FSC).
Jeudi 16 juillet, cette commission a annoncé un chapelet de mesures destinées à endiguer l'accès de fièvre des marchés boursiers sud-coréens. Elle a annoncé la suspension des nouvelles cotations d’ETF à effet de levier sur une seule action et exigé un dépôt minimum pour ces produits, le portant à 30 millions de wons (20.300 dollars) à compter du 5 août.
Elle demande à ce que les investisseurs particuliers suivent des formations supplémentaires sur la gestion des risques, après avoir mis en place des vidéos de formation l'année dernière.
Cité par Reuters, Inki Cho, un stratège senior des marchés financiers chez Exness, une plateforme de trading en ligne, a déclaré que l'intervention de la FSC était "en retard."
"L'annonce elle-même représente cependant un risque à court terme - des mesures agressives pourraient déclencher une ruée vers la sortie avant la mise en œuvre, amplifiant ainsi la volatilité que la FSC essaie de corriger", a-t-il déclaré.
À plus long terme toutefois, cela aurait un effet globalement positif pour rétablir la crédibilité du marché, a-t-il déclaré.
En juin, le chef du Service de surveillance financière de Corée du Sud a même offert un rare mea culpa, exprimant ses regrets pour avoir été trop hâtif dans l'approbation de tels produits. "Avec le recul, je regrette de ne pas avoir tout mis en œuvre pour l’empêcher", a-t-il reconnu.
